De l’eau pour les usines ou de la place pour les éléphants ? Le test du réservoir de Chanthaburi en Thaïlande
Tout boom industriel finit par se heurter à une question physique toute simple : d’où viendra l’eau ? Dans l’est de la Thaïlande, la réponse choisie par le gouvernement traverse une forêt protégée où vivent des éléphants sauvages.
En août, le gouvernement thaïlandais a approuvé le réservoir de Khlong Wang Tanot, dans la province de Chanthaburi, un projet sur sept ans conçu pour retenir environ 99,5 millions de mètres cubes d’eau. Son objectif est double : sécuriser l’approvisionnement des agriculteurs d’une province fruitière et fournir une eau fiable au Corridor économique de l’Est, où usines, pétrochimie et une nouvelle vague de centres de données gourmands en énergie font grimper la demande chaque année.
Qui paie pour l’eau
Les coûts sont inégalement répartis. Le réservoir inonderait une partie de la forêt protégée et plusieurs villages, déplaçant des familles qui cultivent ces terres depuis des générations. Il couperait aussi des zones d’alimentation et des corridors de déplacement utilisés par plus de 100 éléphants sauvages. Les défenseurs de la nature préviennent que des animaux chassés de leur territoire disparaissent rarement en silence : ils s’installent dans les vergers et les villages, et les conflits entre humains et éléphants augmentent, avec blessures, récoltes perdues et morts des deux côtés.
Les critiques craignent aussi un précédent. Si l’on peut découper un réservoir dans des terres protégées pour des besoins industriels ici, des demandes similaires pourraient suivre ailleurs dans le pays.
Rien n’est encore joué
Le projet doit encore être approuvé par le comité des parcs nationaux, et une association de protection de la nature a saisi la justice. Les opposants ne se contentent pas de dire non. Beaucoup plaident pour un réservoir bien plus petit, une meilleure utilisation des barrages existants, le recyclage des eaux industrielles et des règles d’efficacité plus strictes pour les gros consommateurs, centres de données compris, avant de sacrifier la forêt.
Un dilemme régional
Le dilemme thaïlandais attend une grande partie de l’Asie du Sud-Est. Les gouvernements rivalisent pour attirer usines de puces, de batteries et infrastructures cloud, et les investisseurs s’enquièrent d’abord du foncier, de l’électricité et de l’eau. La promesse d’emplois est réelle. Le risque de traiter forêts et communautés rurales comme la source de ressources la moins chère l’est tout autant.
La décision de Chanthaburi montrera comment la Thaïlande pèse ces intérêts. Un compromis intelligent, de taille réduite et assorti d’économies d’eau dans le corridor, pourrait devenir un modèle. Un barrage pleine taille imposé contre l’avis des villageois et des écologues pourrait devenir un avertissement.